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Le Procès des anarchistes de Lyon

Mis à jour : mars 2

Alors que j'attendais un groupe de visiteurs devant le palais de justice historique de Lyon (les 24 colonnes pour les lyonnais), j'aperçois ce qui m'a tout l'air d'une famille de touriste observer la façade du bâtiment. N'étant pas très loin d'eux je les écoute lire à voix haute deux trois informations qu'ils ont trouvé grâce à leur téléphones et comme souvent j'ai pu entendre « Ah oui c'est là qu'on a jugé Klaus Barbie ! ». Cela me fait toujours sourire de voir ce contentement sur le visage des promeneurs lorsqu'ils arrivent à relier un lieu à un fait historique. Mon groupe se présente et avant de commencer nos pérégrinations dans le Vieux Lyon une personne me demande « C'est bien ici qu'il y a eu le procès Barbie ? ». Après avoir confirmé et parlé un petit peu du procès nous partons en direction des jardins archéologiques. En chemin je me fais la remarque que l'on ne parle jamais des autres procès qui ont pu se tenir aux 24 colonnes. Certes le procès Barbie fut le plus médiatisé mais d'autres jugements d'importance nationale ont eu lieu dans ce bâtiment comme le procès de Mauras ou de Caserio. De cette remarque anodine est venue l'idée du sujet du premier article que je souhaitais écrire avec les Myrelingueurs. Travaillant sur l'histoire du mouvement anarchiste lyonnais depuis plus d'un an je me suis décidée à parler d'un procès un peu moins connu aujourd'hui que celui de Caserio s'étant déroulé en ville et tout de même lié à l'histoire de ce mouvement. Le procès des anarchistes de Lyon me semblait tout approprié d'autant plus que j'écris ces mots en janvier 2020, date d'anniversaire de cet événement.


Ainsi, le 8 janvier 1883 s'ouvrit à Lyon un procès retentissant surnommé le procès des 66 pour le nombre de militants anarchistes mis sur le banc des accusés. Ces derniers sont accusés d' « avoir (...) été affiliés ou fait acte d’affiliation à une société internationale, ayant pour but de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion, et d’avoir ainsi commis un attentat contre la paix publique. ». On les soupçonne d'essayer de faire renaître l'Association Internationale des Travailleurs (A.I.T) qui avait été fondée en 1864 et dissoute en 1876. Or depuis la loi Dufaure de 1872 l'appartenance à cette organisation est passible de condamnation. Ce procès qui va se dérouler tout au long du mois de janvier 1883 restera dans les mémoires comme le premier procès « spectacle » de l'anarchisme, la condamnation de Kropotkine ou encore pour la déclaration des 66 du 19 janvier 1883.




Avant de rentrer dans le vif du procès, il est important de rappeler le contexte dans lequel ce procès va avoir lieu. Le XIXème siècle est un véritable tournant dans l'histoire du pays et de la ville de Lyon. C'est le siècle de la Révolution Industrielle, de la Commune de Paris, des nombreux changements de régimes et de la mise en place, fragile, de la Troisième République. Au niveau local, Lyon a aussi vécu sa propre commune en 1870, a traversé plusieurs révoltes ouvrières comme celles des Canuts et le secteur industriel lyonnais (particulièrement dans le domaine de la soie) souffre de cette Révolution Industrielle. De plus, à partir de 1882, des émeutes éclatent à 130 km de Lyon, dans la région minière de Montceau les mines, menées par « La Bande Noire » composée en partie de militants anarchistes. Cet événement sera très fortement relayé par les médias et va faire monter une crainte auprès de la population d'une insurrection ouvrière. La tension va atteindre son apogée à Lyon le 23 octobre 1882. Ce matin là, les lyonnais apprennent qu'une bombe a éclaté durant la nuit au très renommé restaurant L'Assommoir, a blessé plusieurs personnes dont une qui décédera quelque jours après. Très vite les soupçons vont se tourner vers le milieu anarchiste et c'est sur le militants Cyvoct que la condamnation tombera. Une deuxième bombe sera déposée à Lyon et de nombreuses menaces de mort ou d'attaque vont proliférer en ville. Ainsi dans ce contexte de crise, le gouvernement républicain va décider d'adopter une nouvelle stratégie pour tenter d'en finir avec les militants et la pensée anarchiste.

Le gouvernement fait arrêter 52 personnes et met en cause 66 personnes dans le cadre du procès des anarchistes de Lyon. Ce dernier s'ouvre le 8 janvier 1883 et va attirer la presse de tout le pays. Sur le banc des accusés siège en effet des grands noms du mouvement de l'époque comme le théoricien Pierre Kropotkine, le journaliste Émile Gautier, Joseph Bernard, Pierre Martin, Toussaint Bordat... Les chefs d'accusations contre les prévenus sont nombreux : faire partie d'un groupe anarchiste, avoir proférer des menaces incendiaires, entretenir des échanges avec d'autres groupes anarchistes, appartenir à l'AIT ou encore être en lien avec les attentats de Lyon et de Montceau les mines. Le procès se conclura sur des condamnations lourdes pour les prévenus. Les « leaders » tel que Kropotkine ou Gautier seront condamnés jusqu'à 5 ans de prisons.

Le procès des 66 avait pour objectif de montrer le caractère intransigeant de la République vis-à-vis du maintient de l'ordre. En effet, dans le contexte de la deuxième moitié du XIXème siècle cette dernière était fortement critiquée par l'opposition monarchiste et bonapartiste. Le procès avait pour ambition de montrer la non nécessité d'une figure providentielle dans le maintient de la paix sociale. Ce procès fut cependant également une grande opportunité pour le mouvement anarchiste. En effet, grâce à sa forte médiatisation, les 66 ont pu utiliser le tribunal correctionnel de Lyon comme une véritable scène de diffusion des idées anarchistes. La presse fut impressionnée par les prises de parole de Gautier ou de Kropotkine. La fidélité dont les prévenus ont pu faire preuve tout au long du procès aux idées anti-autoritaire et libertaire a fait découvrir à la population une nouvelle image du militant anarchiste, différente du poseur de bombe. Le 19 janvier 1883, une tribune cosignée par 47 des accusés sera lu au procès et reste aujourd'hui encore l'un des textes de référence de la pensée anarchiste.

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